PHOTOS STATION MONT-ROYAL
À vue de nez, il n’y a jamais eu autant de plants de tomates et de fines herbes sur les balcons que cet été. Face à cet engouement de manger local, Station Mont-Royal a fait incursion aux jardins communautaires, avenue Brittany, tout près de l’autoroute 40. Rencontres, surprises, recettes et découvertes.
Les jardins communautaires est un lieu où il fait bon respirer pour une grande partie de ses membres qui habitent dans des appartements avec balcon, au pied de l’autoroute 40. PHOTO STATION MONT-ROYAL Mercredi matin aux jardins communautaires de Ville Mont-Royal : le soleil plombe, autant que la 40 surplombe. Mike Iurascu, gestionnaire des jardins à la Ville, nous avait prévenu avant notre arrivée. « Il y a 48 jardins donc 48 membres en théorie. La majorité des membres, ça fait des années qu’ils sont là. Mais oui, il y a certainement une plus grande présence cette année ! » On s’attendait à ça donc, mais sûrement pas à autant d’émotions.
Harika est résidante de Ville Mont-Royal depuis 1990. Elle habite à cinq minutes à pied d’ici. Sa mère de 78 ans fréquentait le jardin avant elle. Ça doit au moins faire 20 ans qu’elles y viennent. « Chaque fois que je me sens triste, je viens ici travailler le jardin, dit-elle, et ça me redonne un peu d’énergie. » « C’est que j’ai deux enfants malades, et maintenant, ce qui se passe avec mon pays, le Liban... souffle-t-elle, la voix étranglée par l’émotion. C’est une catastrophe ! » « My country, very horrible,poursuit sa mère. No food, no work, nothing, nothing ! Why don’t they give them visa for here ?Oh ! Mais je m’excuse madame for my country, I knowvous êtes ici pour les jardins… »
À ses pieds, un panier en osier débordant de pois mange-tout et d’origan, fraîchement cueillis, ne fait pas le poids pour changer de sujet de conversation. Le cocktail d’émotions, de colère, tristesse et indignation est légitime. Leur ville d’origine a été touchée au coeur, début août, avec une explosion faisant près de 190 morts et 6 500 blessés.
Bouh !
Aaaaah!, s’exclament en choeur les trois femmes assises dans le coin détente des jardins, en réaction au cri de leur compagnon de jardinage, Nick, se trouvant l’autre côté de la clôture dans la rue. Après quelques bonjours et s'être confondu en excuses en raison de son arrivée tout sauf feutrée, Nick s’installe enfin sur une table à pique-nique, où il veut bien nous parler de son pouce vert. « Cette année j’ai fait pousser des piments, des zucchinis, du brocoli, des tomates, des épinards de Malabar… » De Malabar ? « Oui, c’est originaire de l’Inde. Ce sont des épinards qui sont plus épais et plus juteux. Je suis Grec d’origine, alors je les cuisine avec du riz, des tomates, des échalotes et de l’aneth. Ça fait un bon souper! », dit le Monterois depuis 11 ans, qui se dédie également ces jours-ci à un projet de ligne de produits naturels pour la peau.
Nick a un grand jardin, d’environ 36 pi sur 30 pi; les plus petits font environ 15 pi sur 10 pi. Lorsqu'on lui demande comment il trouve l’endroit qu’il fréquente depuis neuf saisons, il sourit et raconte à quel point c’est quasi un club social ici.
« On apprend beaucoup l’un de l’autre, raconte-t-il. Pas seulement sur les légumes, mais sur tout, en général. On est de différentes nationalités… », poursuit-il en regardant son amie d’origine syrienne, Mariam, à ses côtés.
Le regard posé sur elle, il rappelle alors sans détour qu’il y a tout de même un hic dans les parages. « Il y a des voleurs en masse », se désole Nick, comme en témoigne le cas de Mariam, qui, l’an passé s’est fait dérober des dizaines de plants de tomates, en plus de plusieurs autres cultures de fèves et de piments. Ce type de saccage serait monnaie courante, selon l’avis des jardiniers présents aujourd’hui.
Un lieu où respirer
Alors qu’un avion passe dans le ciel, enterrant les discussions de récolte et le chant des grillons, une nouvelle conversation émerge, une fois le calme revenu. Il s’agit d’un sujet chaud, à ce que l’on constate. Il porte sur le projet de résidences pour aînés, qui voulait s’établir ici, à l’emplacement des jardins communautaires, mais qui ne serait plus à l’ordre du jour, à la lumière d’une résolution du Conseil de la Ville de Mont-Royal au mois d'août dernier.
« Ah non, je suis contre ! », s’insurge l’un, pendant qu’une autre se lance dans une tirade pour expliquer pourquoi ils ne vont pas réussir à faire ça. « C’est notre vie, ici. On habite des appartements avec seulement un balcon, mais on est à côté du highway et c’est l’enfer ! Savez-vous combien il y a de personnes âgées qui attendent tout l’hiver pour que le jardin ouvre ? Regardez, Bechera ici, s’exclame-t-elle, en le pointant, s’il perd son jardin, il va mourir ! »
Bechera, dit le boss du jardin, est le doyen du groupe. Comme il se garde une gêne à dérouiller son français, sa femme Nabiha acquiesce d’un signe de tête à propos de ce qu’elle vient d’entendre. « Oui, c’est que Bechera est enfermé tout l’hiver », confirme-t-elle. Puis l’été, bien, il vient respirer ici. Où voulez-vous qu’il aille sinon? Au Casino ? Dans des night club ? », dit la retraitée, pince-sans-rire.
Nabiha, le cellulaire dans la paume, ne cache pas qu’elle est énervée, tristeen ce moment… pendant qu’elle fait dérouler la page Facebook de son fils, un Canado-Libanais, qui a eu « la chance » d’être en train de jogger sur la corniche à Beyrouth, au moment de l’explosion. Il s’en est tiré, laisse-t-elle savoir, mais « c’est triste je te jure ».
Elle décide alors de nous faire visiter son jardin, où poussent persil, menthe, concombres, radis, poivrons, oignons… « tout pour faire la salade fattouche », se plaît-elle à dire, jusqu’à ce que son mari Bechera resurgisse, tout rayonnant, avec entre les mains une méga tomate rose, côtelée et aplatie, comme en trouve au pays du cèdre.
Pour la petite histoire, les jardins communautaires est l’initiative de membres de la Société d’Horticulture de Ville Mont-Royal. « Le Club de jardinage », comme on l’appelait à l’époque, a officiellement été lancé en août 1973. Les travaux ont commencé à l’automne de cette même année, et ont duré 5 ans.
Partagez sur




